Laissons l'inspiration nous traverser 

Des visiteurs venus de pays restés traditionnels, par exemple en Afrique, peuvent vous le demander avec étonnement : « Les Occidentaux s’imaginent-ils que l’on peut impunément dire n’importe quoi ? Croyez-vous réellement que les mots n’ont en soi aucune importance ? » Pour ces visiteurs lointains, la chose est stupéfiante. Au nom de la liberté de parole et d’opinion, nous, modernes, nous nous sentons en effet autorisés à dire ce que bon nous semble. Et seuls des mots prononcés en public et passibles de sanction pénale – par exemple s’ils sont racistes ou diffamatoires – pourraient nous pousser à nous taire si, par mésaventure, nous étions tentés de les exprimer. Certains de nos contemporains seraient tentés de se moquer de la peur superstitieuse que ressentent les esprits archaïques, habitués à vivre sous la contrainte magique des tabous et des interdits… et se réjouir d’en être libérés – on sait que pour nos lointains ancêtres le simple fait de prononcer tel ou tel mot tabou pouvait les tuer net. Surpuissant est l’empire qu’exercent sur nous nos croyances ! Mais il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain, en ne voyant pas ce que cette attitude archaïque des âges magiques cachait de vérité. Si les humains sont radicalement différents de leurs cousins animaux, même les plus sensibles et les plus intelligents, c’est certainement parce qu’ils ont la possibilité d’user de mots, de phrases, de récits grâce auxquels ils peuvent ensuite créer des mondes. Sans doute est-ce là ce que veulent dire les premiers mots de la Bible : « Au commencement était le Verbe »… Et peut-être est-ce pour cette raison que l’on entend parfois dire que le diable ne se cache pas tant dans la violence que dans le mensonge. Car ce dernier, tel le ver qui pourrit le bois, frelate le seul vrai pouvoir créateur des humains : les mots. Et quand l’ange vient nous visiter, un admirable partage des tâches s’instaure : l’inspiration qu’il nous insuffle muettement se transforme dans notre esprit en mots, que notre bouche seule est apte à prononcer, avant que nos mains ne les mettent en application.

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